Nabil Naoum

01 août 2010

Le chemin de l'absolu dans l'oeuvre de Nabil Naoum

Le chemin de l’absolu dans l’œuvre de Nabil Naoum

Par David Métivier, professeur au Lycée Français du Caire.

L’œuvre de Nabil Naoum dessine une mythologie qui n’est pas sans rappeler des thèmes liés au mythe de l’androgyne et portés à la fin du XIXe siècle par Joséphin Péladan par exemple[i] : en apprivoisant son désir pour la femme, l’homme peut contrôler son propre corps et accéder ainsi à un monde absolu : celui de l’entité supérieure qui se confond chez notre auteur avec le monde des morts.

L’homme est un être de désir : qu’il s’agisse d’Aziz Moussa, le Professeur d’Université de Retour au temple[ii], ou de Fouad, l’architecte de Corps premier[iii], Nabil Naoum nous présente des héros irrésistiblement attirés par les femmes. Le Professeur Aziz Moussa, qui vit à New-York et enseigne l’histoire des religions orientales à l’Université de Columbia, part se ressourcer en Egypte après l’échec de son mariage avec Nadia. Il se réfugie dans un village du Fayoum où opère une mission archéologique chargée de démonter un temple. Aziz cependant pense toujours à Nadia et désire bientôt aussi Samira, spécialiste des musiques locales rencontrée sur place… Quant à Fouad, qui a lui aussi vécu quelques années aux Etats-Unis avant de rentrer au Caire pour réunir en un lieu unique  tous ses parents, repoussé par sa femme Nancy qu’il désire encore, il est troublé par Samia, sa jeune assistante et tombe amoureux de Margaret lors d’un voyage à Paris.

C’est que la femme représente à la fois pour l’homme une aide précieuse sur le chemin de l’absolu en même temps qu’un danger immense. La femme en effet ouvre le chemin en suscitant chez l’homme le désir d’absolu comme le constate Aziz : « Y a-t-il quelque chose de plus important que l’instant de la fusion dans l’entité féminine, afin que se soudent les contraires et que ressuscitent les morts, fût-ce en partageant leur dernier souffle avec les vivants ? »[iv] Elle représente en même temps un danger si l’homme ne parvient pas à distinguer les deux objets de son désir et se limite au désir charnel. Tout, l’héroïne de Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte[v], a découvert que « la femme est puissante » : « une femme qui porte en ses flancs la capacité de recevoir des milliers, que dis-je, des centaines de milliers de jouissances »[vi]. Fouad, de son côté, a perçu ce danger et le risque d’y laisser sa peau ou plutôt « son corps » : « Fouad, se disait-il à lui-même, ces moments ne diffèrent en rien de ceux que tu as déjà vécus… prends garde à ne pas te laisser prendre à ce piège… c’est le temps du désir et de la soif étanchée, le temps de la passion et de la luxure… Fouad, ne laisse pas ce corps qu’elles s’échangent et se transmettent l’une à l’autre, s’emparer à nouveau de toi, et t’égarer, au-delà des limites de l’interdit et du désir »[vii].

C’est que l’homme, initié par la femme, doit ensuite se détourner d’elle et orienter son désir vers la quête d’absolu. Alors que le hagg Mortaga l’invite à l’accompagner au bord du lac Karoun, Aziz fait enfin l’expérience de la fusion avec l’entité supérieure : « Il fut saisi d’une sensation de griserie : dans l’ombre du soleil, il voyait le soleil ; dans le reflet de la voix il entendait la voix ; dans le souffle de l’air il sentait son arôme ; en se mouvant, il pouvait le palper »[viii]. Plus rien désormais, -ni la belle Samia ni la nouvelle famille qu’il fonde au Caire-, ne pourra le détourner (et détourner son corps)[ix] de la vérité symbolisée par ce temple qu’Aziz a défendu en vain et sur les traces duquel il revient in fine pour boire à la source : « « Goûte la mort du premier corps », susurrent les deux déesses d’une seule voix. Anesthésié par le venin, son corps s’enlise dans la pierre, se fond en elle. Il sait alors que lui, aussi, est vivant, comme la pierre est vivante. Son premier corps enterré, Aziz ressuscite d’Aziz. »[x] Même chose pour Fouad. Son corps libéré du désir pour la femme, il communie avec ses ancêtres et ses morts : « Aussi bien eussent-ils tenté de me vaincre par la force innombrable de leurs phalanges, ils n’en restaient pas moins les morts, et moi j’étais vivant »[xi].

[i] Voir Le Vice suprême, 1884 et Les Dévotes d’Avignon.

[ii] Actes Sud, 1991.

[iii] Actes Sud, 1998.

[iv] Retour au temple, p. 140.

[v] Actes Sud, 2005.

[vi] Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte, p. 154.

[vii] Corps premier, p. 137

[viii] Retour au temple, p. 128.

[ix] Au moment de rentrer en imagination dans le temple, Aziz « entend la voix et l’écho : « Maintenant, nous te donnons deux yeux pour voir, et deux oreilles pour entendre ». », p. 164.

[x] Retour au temple, p. 167.

[xi] Corps premier, p. 117.


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